Écrits de l’association

Régulièrement, certain.e.s d’entre nous interrogent nos pratiques, les situations rencontrées, les moments collectifs vécus. C’est ainsi que nous récoltons des écrits, qu’ils soient collectifs ou individuels, rédigés chez nous ou pendant les ateliers de rue. En voici quelques-uns : ils nous permettent avant tout de travailler sur la question de la mémoire et du souvenir.


Contribution sur le logement, rédigée a l’occasion d’une journée organisé par le DAL, contre les démolitions imposées

Avec l’association Mme Ruetabaga, nous menons depuis cinq ans des ateliers de rue dans le quartier de la Villeneuve et sur les campements et bidonvilles de l’agglomération. Instants de constructions collectives, nous y échangeons souvent à propos de nos quotidiens respectifs, et les questions du logement y sont inévitablement abordées, par tou.te.s. Parce qu’elles sont au centre de nos vécus et, par-dessus tout, qu’elles nous relient. Pour nous, elles sont un socle commun. Elles peuvent nous évoquer une zone de confort rassurante, un cocon, un refuge. Parfois elles font écho à des mots plus sombres : ennuis, tristesse, expulsions. Et souvent, elles rappellent un combat, individuel ou collectif, passé ou actuel.

Certain.e.s des participant.e.s des ateliers ont personnellement habité l’Arlequin, d’autres l’ont découvert à travers l’association, quand pour d’autres encore ces zones restent des inatteignables. En tout cas, nous avons tous et toutes une histoire infiniment complexe avec ce quartier dans le quartier. Notamment avec les 10, 20 et 130 galeries de l’Arlequin qui tour à tour, ironie du sort, semblent nous protéger ou nous enfermer, ou qu’au contraire, parfois, nous voudrions pouvoir embellir, transformer, rêver.

Ces histoires sont partout : dans les récits d’enfants, dans les yeux des jeunes, dans les corps des plus grand.e.s. Elles nous narrent la pression qu’ils et elles ressentent, de la part d’institutions, dont les discours semblent faire autorité. Et comment nourrir le feu de la mobilisation si on ne sent pas là, à l’intérieur, toute la légitimité que l’on pourrait avoir d’élever la voix ? Car élever la voix, se faire entendre, saturer l’espace sonore de celles et ceux qui décident pour nous et sans nous, c’est réaliser une entrée dans le champ politique à partir d’une histoire, la nôtre, et sur celle-là on a peut-être une chance d’avoir prise, à l’arraché parfois, et elle nous coûte une partie de notre intimité, souvent.

Ces discours sont diffus. Agrégés, rapportés, ils forment comme un bruit sourd, une rumeur, au sens propre et figuré. Ils sont comme la radiation, et comme elle, ils représentent une menace. Dans les mots de Marge Piercy,

« La radiation est comme l’oppression, une ration

Quotidienne, à laquelle vous êtes presque habitués

Et avec laquelle vous vivez, vous rongeant année après année,

[…]

Et cela devient douloureux et vous ne dites pas,

Ils sont en train de me tuer, mais je suis tombée malade. »

Ces sons participent à la relation ambiguë que nous entretenons tous et toutes à nos lieux de vie, et particulièrement à nos appartements et aux espaces dans lesquels nous évoluons. C’est la société du risque, nous dit-on.

Un mercredi, en bas du 130 galerie de l’Arlequin, des enfants nous confient leur peur de devoir déménager. Le bruit est arrivé à leurs oreilles, et petit à petit il s’insinue. On ne sait plus si c’est quelque chose en plus avec lequel on doit vivre, ou quelque chose en moins. Transformer ses peurs, ses colères, en forces vives. Un samedi, en bas des 10 et 20 galeries de l’Arlequin, des enfants reviennent sur leurs anciens terrains de jeux, qu’ils et elles ont dû quitter. Nous nous retrouvons et cela nous rend heureux.ses. Et parfois on se dit : « malgré tout ». Ce sont aussi des amitiés avec nos voisins, voisines, et avec les autres, qui s’étiolent, si on a de la chance et qu’elles ne disparaissent pas.

En tant que collectif, nous nous attelons ensemble à ce que la vie quotidienne, les désirs et les propositions des habitant.e.s soient au cœur des processus de décisions. Qu’ils fassent partie de l’espace public, qu’ils se matérialisent d’une façon ou d’une autre. Cela passe par des temps de partage privilégiés, plus ou moins ritualisés, hebdomadaires et permanents. Nous nous soutenons et nous nous épaulons. Nous créons et produisons à partir des conditions matérielles de nos existence qui alimentent nos ressentis.

Nous défendons aussi certaines caractéristiques des espaces que nous arpentons : le caractère quasi-piéton de la crique nord du parc de la Villeneuve, qui nous permet, notamment aux plus jeunes d’entre nous, d’y venir jouer sous l’œil protecteur de nos familles, qui nous observent par la fenêtre, ou aux balcons. Cet endroit est notre lieu de rencontre, depuis maintenant cinq ans, et nous sentons qu’il est aujourd’hui mis en péril. En pédagogie sociale, nous avons coutume de dire que nous créons des zones libérées à des fins de transformation locale : disons, revendiquons, crions, hurlons, nous voulons travailler à des fins de transformation sociale.

Collectivement, nous apportons donc tout notre soutien et sommes solidaires des habitants et habitantes des immeubles menacés par les démolitions imposées, quelques soient les numéros et mots qui les identifient, et en font justement des adresses, les nôtres. Des quartiers populaires aux zones à défendre en passant par Gaza et à toutes les personnes qui luttent pour leurs Terres : bétonnées, humides,
marécageuses, sèches, en ruines ou en friches.


Histoire d’un atelier, campement d’Échirolles, 2017-2018

Le choix de cet atelier à Échirolles s’est fait suite au contact avec l’association Roms action. Ce camps est présenté comme étant isolé du réseau associatif militant. Premier atelier, première rencontre. Automne 2017.

Des caravanes sont calfeutrées derrières des taules. Une petite communauté semble discrètement y habiter. On entre par une porte en fer fermée par des morceaux de tissus. On entre. On est chez les gens. A l’intérieur, dans le salon ? La première fois, les habitants nous accueillent les bras grands ouverts, comme si nous étions attendus. L’atelier se fait au milieu des caravanes. La semaine suivante l’accueil est très différent. Notre présence à l’intérieur perturbe le camp. Des personnes adultes sont assises sur un banc, boivent le café. « Ce n’est pas la bonne heure pour venir, les enfants dorment. Allez vers le centre d’hébergement il y a des enfants ! ». Une vieille dame nous reconduit vers l’extérieur. Nous ne sommes pas les bienvenues. « Qu’est ce qu’on fait ? ». On décide quand même de rester en s’installant sur un espace avoisinant. On va sur le terre-plein juste devant l’entrée du camp. On déballe la peinture et on peint pendant une petite heure, « vont-ils nous rejoindre ? ». On nous observe à travers les fentes de la barricade. Puis, deux petites filles font leur apparition, un adulte nous les adresse. Elles nous rejoignent, et se mettent à faire nos portraits. On s’y met toutes.

Jeu de regards, représentations, présentations. MIRELA et CARMEN, deux sœurs jumelles qui ne se ressemblent pas. Mirela est la plus grande. Elles nous attendaient. « Et la cuisine ? ». Elles n’ont pas oublié ce qui a été proposé lors de la première rencontre. Leur mère fait son apparition, puis repart. Puis 3 autres enfants arrivent accompagnés par un homme qui repart aussitôt.

L’atelier prend forme. Et s’installera chaque mardi de 16h30 à 18h. Jour qui ne correspond pas au soutien scolaire.

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On s’installera à chaque fois sur ce même terrain. Les enfants nous expliqueront que c’est un homme qui est réfractaire à notre venue à l’intérieur du camp. Dès que cette personne est absente les enfants nous proposent de faire l’atelier au plus près de leur habitation. « Venez voir le sapin ! » « Viens ! je veux te montrer quelque chose ». On décide de maintenir l’atelier sur le terre-plein pour ne pas perturber les relations à l’intérieur du camp. Se dessinent alors symboliquement sans le vouloir vraiment, deux espaces distincts, privé et public, enfants et adultes séparés matériellement par la route. Nous ne sommes en lien avec les adultes qu’a travers les enfants. Le nombre d’enfants fluctue d’ateliers en ateliers. L’hiver est froid : on amène le rocket stove pour se réchauffer, les enfants de 4 ans resteront dans leur caravane. La dynamique du camp change. Certaines familles partent … Nous avons très peu d’information sur l’organisation du camp. Nous avons très peu connaissance de la culture des habitants.

Les enfants qui ont changé de lieu de vie continueront de venir sur les ateliers les 3 premières semaines.

Nous sommes à une période ou peu d’enfants sont présents. La question de la longévité de cet atelier apparaît. Le nombre réduit d’enfants donne une autre direction à l’atelier de rue. La notion de collectif apparaît différemment.

On se demande parfois si l’on est bien dans de la pédagogie sociale ?

Les semaines, les ateliers défilent à une allure folle. Pour la plupart de Ruetab’ nous n’avons pas eu le temps de nous voir en dehors de l’atelier du mardi pour échanger. Juste 1h pour préparer l’atelier et un petit temps à chaud pour débriefer.

La tête dans le guidon, mais toujours contents d’y aller.

Mardi, on apprend après une réunion du CA le week-end que ce sera le dernier atelier. Même si on la voyait venir cet fin d’atelier… C’est comme un choc. C’est pas facile à appréhender. Comment on arrête un atelier ? Ce n’est pas facile de décider de partir alors qu’il y a encore des enfants en demande d’atelier.

On se rend à l’atelier. Ce jour là, presque tous les enfants sont présents. Les plus petits sont de retours avec les beaux jours. Les adultes, hommes et femmes, parents, grands parents nous saluent avec un large sourire, « c’est super ce que vous faites avec les enfants ! ».

C’est comme si ils s’en doutaient. Ils ont mis le paquet pour nous convaincre de rester. Ils viennent reconnaître le lien social que l’on a créé en étant présents sur une durée.

Les enfants nous demandent pour la semaine prochaine, on leur explique que l’atelier va prendre un nouvel envol et que l’on se verra lors de sortie de temps en temps. On peint, on joue, on mange, on discute, on range. Raul un petit garçon qui est arrivé il y a un peu plus d’un mois de Roumanie comme a son habitude, s’installe dans la voiture. Là il a les bras croisé et fait la tête ! On lui a promis que l’on partirait quelque part en voiture. On le rassure, sur l’organisation d’une prochaine sortie et on s’en va.

Reste plus qu’à penser créer l’après…

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Le petit nombre d’enfants est venu interroger nos pratiques de pédagogie sociale. Nous sommes sur cet atelier davantage sur du lien individuel que sur du collectif. Les enfants d’ici cherchent des moments duels, un petit îlot relationnel. Le terre plein est grand, chacun chacune trouvera son espace pour s’évader. On se pose souvent la question des supports de nos ateliers. Au départ nous amenions plusieurs nattes correspondant aux tranches d’âges. Rapidement on remarque que d’amener beaucoup de matériel a tendance à nous éparpiller, on ne créé plus du commun.

La peinture est l’activité qui rassemble. On essaie des jeux interactifs. Le béret devient l’incontournable de l’atelier !

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La manière dont l’on se présente est importante.

Il semble que présenter les ateliers de Mme Ruetabaga ouvert à tous et non pas uniquement réservés aux enfants est important. Pour cela il faut penser à prendre dès le début des choses qui pourraient être mobilisables par les adultes. Jeux de dames, cartes, de quoi fabriquer des choses pour le collectif à partir de palette par exemple. Amener une table des chaises ? le fait que l’on n’ai que des nattes pour s’asseoir peut, peut être, bloquer les adultes à nous rejoindre. A Valmy les adultes se regroupaient sur la table de ping pong pour prendre le thé.

On pourrait réinvestir « la convivialité » sur les prochains ateliers camps. Sur cette expérience chacun.e.s le faisait à sa manière. Le fait de désigner une personne convivialité nous permettrait d’y accorder plus d’attention et plus de disponibilité aux mouvements des passants.

Aussi nous pensons qu’il ne faut pas hésiter à prendre les contacts des voisins rencontrés sur l’atelier en coup de vent pour par exemple les inviter une prochaine fois à venir boire le thé… Sur cet atelier si le collectif était réduit par le nombre faible d’enfants des camps, il aurait été possible d’élargir la notion du collectif à celle du quartier. Ouvrir et provoquer des rencontres, tisser du lien avec le voisinage.

La cuisine peut être un excellent moyen de mélanger les générations. Nous avons cette envie commune lors des prochains ateliers camps d’inviter les habitants à cuisiner ou a nous transmettre des recettes. Ca peut être une manière d’inviter les parents à participer, re-connaître leur culture. Surtout que beaucoup de parents se tiennent à distance du fait de la barrière de la langue.

Les RITUELS :

Sur cet atelier, hormis les nattes, nous n’avions pas d’objet symbolisant Mme Ruetabaga. Il peut être sympa de nourrir un peu plus l’imaginaire en amenant à chaque fois quelque chose qui nous permet de nous identifier. A la Villeneuve c’est la carriole, peut être nous pourrions fabriquer une sorte de drapeau en patchwork en forme de plume d’oiseau… ?? Ou alors un son ? Que l’on sortirait pour l’arrivée et pour le départ…

Les colliers peuvent être intéressants si il y a un nombre plus important d’enfants pour le moment du goûter. Le conseil des présents n’a pas été formalisé lors de cet atelier. Il se faisait assez naturellement pendant le goûter. Valoriser davantage la parole de chacun en amenant un cahier pour écrire peut être intéressant.

Les rituels lors de cet atelier se sont créés petit à petit par nos habitudes. Le béret est apparu comme un rituel choisi voire imposé par les enfants. Le temps du goûter et le moment du départ qui débouchait lorsque nous avons tout ranger à imaginer un jeu avec ce que l’on trouve par terre (c’est souvent les enfants qui en sont précurseurs) : des glissades sur une plaque en plastique enneigée, des courses à pieds, seul ou à plusieurs, avancer sur un tube en PVC. Et puis ranger et nous accompagner, parfois s’installer dans la voiture et s’imaginer partir quelque part, nous empêcher de prendre la route courir ou faire du vélo jusqu’à nous voir disparaître.

Ce qui apparaît dans cette expérience c’est que l’atelier et ses habitudes se sont créées progressivement avec le temps, par la rencontre. On a pas su où on allait. Toutefois, on voit que ce que l’on a pu amener lors de nos ateliers a influencé les demandes des enfants. Allez travailler avec eux sur leur environnement : cuisiner mais aussi construire des bancs en palette, donner de la couleur aux éléments de leur environnement ; créer des jeux avec de la récup, peut donner une valeur plus politique et poétique à la présence des ateliers – Les activités de loisirs est vecteur de lien social mais par son aspect consumable est limité et laisse peu de trace en notre absence. Dans le cadre des ateliers camps, il est important de nous demander pourquoi nous venons faire un atelier sur ce territoire là ? Pour cela une certaine proximité culturelle avec les habitants est nécessaire. Savoir pourquoi les gens vivent là ? Et depuis combien de temps ? Comptent-ils y rester ?

Cela va modifier la manière de penser l’atelier :

Sur des camps créés par des nouveaux arrivants, les habitants seront menacés par une expulsion à tout moment, notre présence aura une dimension militante. De plus, chaque atelier se finira avec l’incertitude d’une fois prochaine. On est dans l’instant ! Les ateliers sont pensés de cette manière.

Dans cette expérience à Échirolles, la dynamique est différente parce que les gens ont un parcours différent et le camp à une histoire différente. Ces habitants Roms habitent là pour certains depuis 4-5 ans. Venir faire des ateliers sur un lieu de vie plus ou moins sédentarisé implique de se questionner pour combien de temps nous pensons pouvoir y rester ? Qu’est ce qui décidera d’y rester ou d’en partir ? Quel sens donnons nous à notre présence ? Quel engagement on prend avec les gens ? Cette notion d’engagement est difficile à définir puisqu’elle va dépendre à la fois de la rencontre, mais aussi de chacun de nous (Mme Ruetabaga) en fonction de notre disponibilité et envie. Néanmoins simplement par notre présence et l’habitude que nous créons, en leur disant chaque semaine à la semaine prochaine ! Il y a là déjà une forme d’engagement, d’attachement, qui est difficile de rompre. Rompre une présence hebdomadaire a un aspect violent puisqu’il peut être vu comme un abandon ou alors une non reconnaissance de la valeur de l’attachement (affectif, social, matériel) des ateliers.

C’est pourquoi il semble important de donner du sens au temps. Mme Ruetabaga accorde une importance à la régularité hebdomadaire des rendez vous des ateliers. L’atelier camps a tendance à être pensé comme plus éphémère de par la précarité des lieux (souvent de passage). La durée des ateliers camps peut avoir aussi un sens construit sur une certaine connaissance du lieu.

Effectivement, on n’y va pas de la même manière que sur les ateliers de la Villeneuve. Sur l’atelier camps pour qu’il soit pensé comme « éphémère » mais qu’il ait du sens il faut davantage le penser (penser la manière de le présenter, le choix des ateliers, l’évolution de l’atelier,…)

Samedi 14 Avril, on va rendre visite aux enfants du camps. Ils sont contents de nous voir. « On est mardi ?? » demande Carmen.. On reste un moment avec eux, on est venu sans rien, on discute. Raul demande si on a amené des jeux. Raul s’ennuie, il s’amuse avec ce qu’il trouve par terre, il essaie de rentrer tout son corps dans un petit carton. C’est rigolo on peut le transporter facilement. Puis il cherche dans la poubelle si il n’y a pas une petite merveille, il trouve des déos en bombe et s’amuse un bon moment avec. Enlève la grille d’égout. Puis s’assoit dans la poussière du terre plein manipule les cailloux.

Le fait de retourner les voir en dehors des ateliers permet aussi d’observer leur manière de vivre et leur manière d’utiliser leur espace de vie.